chroniques d'un art de vivre

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Comment j’ai appris que l’ouverture d’esprit ne se trouve ni dans les salons d’expats, ni dans les brochures touristiques :

Il y a des choses qu’on ne lit pas dans les guides de voyage. Des choses qu’on ne raconte pas dans les dîners entre expatriés, entre deux anecdotes sur le dernier brunch au Sofitel ou la qualité du gin tonic au club de golf.

Le racisme, par exemple. Celui qu’on subit, celui qu’on observe, celui qu’on finit par comprendre — parfois à ses dépens.

 

Moi, j’ai commencé à le comprendre à Miami, à la fin des années 1980.

C’était ma première expatriation hors d’Europe. J’étais jeune, cadre supérieur, plein d’enthousiasme et d’illusions. Et comme beaucoup, j’ai d’abord atterri dans la communauté française locale. Une bulle. Un petit monde bien rangé, bien blanc, bien entre soi. On y parlait français, on y mangeait français, on y pensait français.

Et surtout, on évitait soigneusement de se mélanger à la population locale.

Les Noirs ? Les Latinos ? Trop bruyants, trop pauvres, trop différents. Bref, trop tout.

 

Très vite, j’ai fui cette bulle. Parce que j’ai toujours eu cette règle simple : « Si je veux vivre avec des Français, autant rester en France. »

Alors j’ai commencé à fréquenter les Latinos — Puertoricains, Colombiens, Vénézuéliens, Panaméens, Brésiliens… Ils étaient mes collègues, mes voisins, mes amis. Je ne parlais pas espagnol, certains parlaient à peine anglais, mais on se comprenait. Par les gestes, par les sourires, par les silences aussi. J’ai partagé des repas, des rires, des galères.

J’ai même fréquenté une jeune femme noire, mère célibataire, qui vivait dans un ghetto "de luxe" près de Coral Gables.

 

Et là, j’ai découvert le racisme.

Pas celui des manuels, pas celui des grands discours. Le racisme quotidien, insidieux, parfois violent.

Mes pairs ne comprenaient pas pourquoi je ne fréquentais pas "mon milieu". Pourquoi je roulais en Chrysler Lebaron coupé — une voiture jugée trop populaire pour mon statut, mais que moi je trouvais sympa. Pourquoi je passais mes soirées dans les quartiers latinos ou noirs, au lieu de siroter des cocktails dans les salons climatisés des hôtels de luxe.

 

Mais le rejet ne venait pas que des expatriés.

La communauté noire me regardait avec méfiance. Trop blanc, trop étranger, trop intrusif.

La communauté juive de Miami Beach, où j’avais des amis, me regardait de travers parce que je n’étais pas juif.

Les Latinos de Calle 8 me prenaient pour un ovni.

J’étais une pièce rapportée partout où j’allais. Trop mélangé pour les uns, trop différent pour les autres. Et pourtant, je ne faisais que vivre. Vivre avec les gens, pas à côté d’eux.

 

Est-ce que j’ai souffert de ce racisme ?

Oui. Bien sûr. Ce n’est jamais agréable d’être rejeté, insulté, ignoré. Surtout quand on ne comprend pas toujours pourquoi. Mais ce fut une leçon. Une leçon sur les frontières invisibles, sur les murs mentaux, sur les peurs de l’autre. Et cette leçon, je l’ai retrouvée partout.

 

En Afrique, on m’a traité de "petit blanc". Au Moyen-Orient, d’exploiteur. Au Pakistan, d’hypocrite. Là-bas, un ami m’a expliqué que dans le Sous-continent Indien, les Occidentaux sont vus comme des champions du discours humaniste… mais pas toujours de l’action. Et il n’avait pas tort. Le racisme, parfois, c’est aussi le miroir de nos contradictions.

Mais malgré tout ça, j’ai continué à vivre avec les gens. À manger par terre et avec les mains. À partager le plat commun. À écouter des poèmes arabes sous les étoiles du désert saoudien, près d’un brazero, en buvant du lait de chamelle. À rire à Dakar, à rêver à Lahore, à marcher dans la forêt de Bitsevski près de Moscou. Toujours avec des gens simples, sans titres, sans fortune, mais avec un cœur immense.

 

Pendant ce temps, mes compatriotes expatriés jouaient au golf, au tennis, dînaient dans les 5 étoiles du coin. Ils vivaient dans des bulles climatisées, protégées, aseptisées. Ils parlaient de la culture locale comme d’un folklore. Ils ne connaissaient pas la vraie vie. Pas celle des gens. Pas celle des rues. Pas celle des silences.

N'empêche qu'à leur retour, certains se pressaient d'écrire des livres, s'improvisant experts du jour au lendemain, persuadés d'avoir tout compris.

Moi, j’ai choisi l’inconfort. Le mélange. L’inattendu. Et j’ai reçu en retour des trésors d’humanité. Des amitiés sincères. Des leçons de vie. Des moments que l’on ne vit pas entre deux cocktails.

 

Je ne fais pas la morale.

Je ne dis pas que mon chemin est le bon. Je dis juste qu’il est le mien.

Et qu’il m’a appris que le racisme n’est pas toujours là où on l’attend. Qu’il peut venir de tous les côtés. Qu’il peut être subtil, déguisé, poli.

Mais qu’il peut aussi être dépassé. Par la curiosité. Par l’écoute. Par le partage.

Et moi, la cigale, je continue à chanter. Même quand le vent souffle fort. Même quand les murs sont hauts. Parce que le chant, lui, ne connaît pas de frontières.

À bientôt pour d’autres récits !